“L’enfant venu d’ailleurs”
“L’enfant
venu d’ailleurs”
Je suis né en 1965 loin de la brousse, à Melun, dans une France encore en noir et blanc. Un nouveau‑né comme les autres, glissé dans les bras d’une jeune femme blonde et d’un homme déjà brûlé par le soleil d’ailleurs. Sur le carnet de santé, quelques lignes, quelques chiffres. Sur la table de nuit, des brochures qu’on lit à moitié et des rendez‑vous qu’on reporte. La vaccination contre la polio, obligatoire depuis peu, restera quelque part entre les bonnes intentions et l’oubli.
Très vite, la vie se met à bouger.
Mon père travaille pour la SOGEA, les grands travaux publics.
Ma mère est enseignante. Leur horizon n’est pas la banlieue parisienne, mais
une Afrique de chantiers, de routes et de lagunes. Je n’ai que quelques mois lorsque
nous quittons la France pour la Côte d’Ivoire. Je n’en garde aucune image
consciente, seulement ce sentiment étrange d’avoir toujours eu, quelque part au
fond de moi, la chaleur moite de l’air d’Abidjan comme climat d’origine.
Nous vivons dans le Quartier France, dans un bungalow entouré
de verdure. Le jardin est luxuriant : frangipaniers, hibiscus, bougainvilliers,
bananiers. La terre est rouge, humide, l’air chargé d’odeurs de fleurs et de
charbon de bois.
En face de la terrasse, mon royaume a quelque chose de
fabuleux : une immense cage, montée sur un muret de ciment, dans laquelle trône
un animal qu’on dirait sorti d’un conte africain : un pangolin. Armure
d’écailles, museau allongé, lenteur irréelle. Pour moi, enfant, ce n’est pas un
symbole écologique en voie de disparition, c’est juste “la bête” du jardin,
aussi normale qu’un chien ou un canari.
Mon père part le matin en chemise claire et chapeau souple, parfois pour des bureaux, souvent pour des chantiers au milieu de nulle part. Maman quitte la maison avec des livres et des cahiers, pour aller enseigner dans une école où les cris d’enfants se mêlent aux odeurs de craie et de poussière chaude. Le soir, d’autres couples se joignent à nous : ingénieurs, enseignants, commerçants. On boit des apéritifs sur la terrasse, on fume, on parle de routes, de politique ivoirienne, de nouvelles de France.
Oui, je grandis au milieu de tout cela, entre la cour, la
cage du pangolin et quelques jouets égarés.
Puis, un jour, le virus se glisse dans l’histoire.
Je n’ai pas deux ans. Ce qui commence peut ressembler à une
fièvre banale, une “gastro”, un enfant qui pleure plus que d’habitude. Mais
très vite, quelque chose cloche : un membre qui ne répond plus, une faiblesse
asymétrique, un corps qui se plie mal. On parle de poliomyélite. Le mot tombe
sur mes parents comme un pavé dans la lagune.
À l’hôpital d’Abidjan, les moyens sont ce qu’ils sont. On me
perfuse, on me surveille, on espère. Au pied de mon lit, dans la lumière crue
des néons, au milieu des ventilateurs poussifs et des odeurs de désinfectant mes
parents veillent. Très vite, les médecins jugent que le cas s’emballe sans qu’ils
ne puissent agir. Il faut m’envoyer à Paris, dans un service spécialisé pour
enfants atteints de polio.
C’est là que commence le premier grand voyage de ma vie.
On me prépare pour un vol sanitaire. On m’installe dans un
caisson rigide, un berceau de métal et de plexiglas, sanglé de tous côtés. Pour
un adulte, c’est un matériel médical. Pour un bébé, c’est un cercueil
transparent qui deviendra dans ma mémoire “le sarcophage”.
La nuit encore présente sur le tarmac d’Abidjan, on hisse le
caisson dans l’avion. Autour, le kérosène et la terre chaude embaument l’atmosphère.
Mon père, en chemise claire, serre les poings. Ma mère suit le brancard des
yeux comme si elle pouvait, par la seule force de son regard, maintenir en vie
ce petit corps enfermé.
Le vol jusqu’à Paris est une longue parenthèse de bruit, de
froid et de lumière blanche. Pour moi, ce sont des sensations diffuses : la
vibration constante du métal, les ombres qui passent au‑dessus de moi, un
visage de femme qui se penche, un autre qui pleure en silence derrière la
vitre. Pour mes parents, c’est un tunnel de peur et d’espoir, tendu vers un nom
qu’on répète comme une prière : le professeur Stéphane Thieffry, chef du
service de poliomyélite à l’hôpital des Enfants Malades.
À Paris, le climat change brutalement. On sort du tube
d’acier pour entrer dans un autre monde : couloirs carrelés, odeur de cire et
d’éther, blouses impeccablement blanches, organisation rigoureuse. On
m’examine, on m’immobilise, on teste chaque muscle, on cherche à mesurer ce qui
est perdu et ce qui peut encore être sauvé.
Commence alors une période dont je ne garde aucun souvenir
direct, mais qui marquera mon corps pour toujours : semaines ou mois
d’hospitalisation, appareillages, massages, manipulations, positions forcées
pour éviter les rétractions. Les soignants parlent fort, mes parents apprennent
un nouveau vocabulaire : motoneurones, atrophie, rééducation, pronostic.
Peu à peu, la tempête aiguë se calme. Je ne suis pas un “cas
perdu”. On sait que je garderai des séquelles, mais aussi que je pourrai
marcher, jouer, vivre. On ajuste les attentes, on aménage l’avenir.
À un moment que je ne peux dater, mais que l’histoire rend
probable autour de 1967, la décision tombe : nous retournerons en Côte
d’Ivoire. La vie de mes parents est là‑bas, les chantiers de mon père, l’école
de ma mère, la lumière blanche de Grand‑Bassam. Paris a sauvé ce qu’il pouvait
de mes nerfs et de mes muscles ; à présent, c’est à nouveau en Afrique que je
grandirai.
Au retour, on ne parle plus de sarcophage, mais sans doute de
précautions, de lettres de médecins, de recommandations de kiné. Je reviens au
pays de ma petite enfance comme on réintègre un décor familier un peu flou : la
lagune, l’odeur du marché, les rues sablonneuses, le bungalow et, quelque part
près de la terrasse, la cage du pangolin.
Quand je foule de nouveau la terre de Grand‑Bassam, je suis
un tout petit garçon déjà marqué par la maladie, mais vivant, entouré, aimé. À
ma jambe droite et à mon bras gauche, la polio a laissé sa signature légère ;
dans le regard de mes parents, une vigilance nouvelle, une gratitude têtue
envers la médecine parisienne et la chance d’avoir pu payer ce voyage.
Le reste de mon enfance ivoirienne commencera là : dans cette
lumière de retour, quelque part entre la mer, la lagune et les voix mêlées des
chantiers et des cours d’école.

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