La dictature des planqués
Ils avaient déjà raté la colère
des gilets jaunes. Ils ont raté ensuite presque tout le reste : la fatigue
d'une classe moyenne qui n'en peut plus, le sentiment de déclassement,
l'étouffement fiscal, la défiance devenue structurelle, la fracture entre ceux
qui vivent le réel et ceux qui le commentent depuis leurs certitudes. Ce pays
souffre, mais il a le malheur de souffrir de manière peu conforme. Alors on ne
l'écoute pas : on le moralise.
La crise sanitaire a été, de ce
point de vue, un révélateur brutal. Confusion, verticalité, injonctions
contradictoires, bureaucratie triomphante : on a gouverné à coups de contrôle,
de tri et de culpabilisation, avant même d'accepter de regarder les incohérences
d'une gestion devenue administrative jusque dans la vie quotidienne. Le pouvoir
n'a pas cherché à convaincre ; il a préféré filtrer, surveiller, restreindre,
puis expliquer qu'il agissait pour notre bien. Chez les planqués, la contrainte
tient souvent lieu de pensée.
Le plus inquiétant est que cette
lâcheté gestionnaire déborde aujourd'hui sur des sujets autrement plus graves.
L'antisémitisme remonte, s'installe, étouffe, et trop de consciences
officielles pèsent leurs mots avec une prudence qui confine à la capitulation
morale. Dans le même temps, les extrêmes prospèrent, à gauche comme à droite,
sur les ruines du débat commun, du courage politique et de la confiance
civique. Et ceux qui prétendent défendre la démocratie continuent surtout de
défendre leurs postures.
Je sais de quoi je parle lorsque
j'évoque l'élite culturelle. Je l'ai côtoyée près de trente ans comme animateur
radio, organisateur et producteur de spectacles, y compris les miens. J'ai vu
ses réseaux, ses prudences, ses conformismes grimés en audace, ses indignations
à géométrie variable, ses engagements sous condition. Ce milieu n'aime plus le
risque ; il aime sa mise en scène. Il ne défend plus grand-chose ; il protège
ses circuits, ses financements, ses réputations, son entre-soi. Ce n'est plus
une avant-garde. C'est une bureaucratie de la bonne conscience.
Pendant ce temps, dans les beaux quartiers, on continue de traiter l'opinion dissidente comme une faute de goût. On ne veut pas voir ce que devient la vie ordinaire de millions de gens : les fins de mois qui se tendent, les arbitrages humiliants, la peur du déclassement, la sensation d'être toujours plus sommé de payer, d'obéir et d'approuver. Toute objection y est suspecte, toute colère y est vulgaire, toute lassitude y devient un problème moral. Le réel n'est pas nié parce qu'il serait invisible. Il est nié parce qu'il dérange.
Je parle de tout cela sans
romantisme. J'ai connu la solitude. J'ai connu la pauvreté. J'ai connu
l'humidité d'un garage pour seul refuge. Et je suis toujours là, vivant, sans
avoir rien demandé à personne. C'est peut-être mon côté libéral. J'y vois surtout
une raison de plus de me méfier de tous ceux qui parlent sans cesse des
faibles, du peuple et de la dignité, tout en vivant à distance des épreuves
qu'ils transforment en arguments.
Dès lors, faudra-t-il vraiment
feindre l'étonnement lorsque viendra la prochaine révolte des urnes ?
Faudra-t-il encore découvrir, le soir d'une présidentielle, que les extrêmes
gagnent du terrain lorsque tout a été fait pour discréditer la parole modérée,
mépriser les inquiétudes légitimes et traiter le pays réel comme un mauvais
élève ? Les mêmes qui n'auront rien vu venir publieront alors des tribunes
graves sur la brutalisation du débat public. Ils continueront surtout d'éviter
la seule question qui vaille : combien de temps pensaient-ils pouvoir
gouverner, juger et humilier un pays sans qu'il finisse par sanctionner ?
La vérité est simple : à force de
mépriser le réel, d'étouffer les désaccords, de subventionner la posture, de
relativiser les périls et de moraliser la fatigue des gens ordinaires, on finit
par fabriquer exactement ce que l'on prétend combattre.
Un peuple que l’on traite trop
longtemps comme un problème finit toujours par devenir une sanction.
Les planqués n'ont pas seulement
déserté le courage.
Ils ont déserté le réel.
Thierry BUISSON

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